Talvë, déesse de la pêche et des pêcheurs

Résumé : Talvë est la fille de Gidhun, l'océan du nord, et de Narvë, la mer glacée du sud. Elle a demandé les gens de pêche. Ce que ses filles se sont partagé ensuite, un fleuve, un lac, un estuaire, une côte, c'est ce dont leur mère n'avait pas voulu ; ses propres parents gardent les deux eaux du dehors et n'ont rien eu à répartir, l'océan au nord, la banquise au sud. Elle n'a donc pas d'eau à garder, et deux offices : donner la pêche à ceux qu'elle a pris, et aller réclamer aux siennes les noyés dont une rive lui a donné le nom. On l'écoute, on la défie quelquefois, on ne se brouille pas avec elle.

Il en résulte une divinité qui ne défend aucune frontière, ne réclame aucune offrande de passage et n'a pas à rester quelque part. Ses filles tiennent une eau et ne la quittent pas ; elle suit les siens de bassin en bassin, des quais de Grimstad aux barques du lac Dorin, du lac des Murmures aux pêcheries de l'Imrisse. C'est ce qui fait tenir ensemble des rives qui n'ont rien d'autre en commun.

Le précepte

Sa règle tient en une phrase, et les rives la répètent aux enfants avant de les laisser monter dans une barque : un drenkel doit rester rare. Talvë ne conteste à personne son dû ; elle demande qu'on n'en fasse pas un mort de plus quand ce qui manque est peu de chose.

Méarima, qui compte plus serré que les autres, s'y tient de la façon la plus nette : quand il ne manque qu'un peu d'argent, elle lâche son dû. Elle lâche ce qui manque, jamais ce qu'on lui a pris, et ses sœurs suivent le précepte à peu près de la même manière. Dorin ne discute plus dès qu'une barque a brûlé en son nom. Eskarra rend ce que sa pierre tient quand sa mère le lui nomme, à condition qu'on vienne le chercher : elle ne porte rien au large elle-même.

Narhtë est la plus capricieuse des quatre. Elle refuse, puis revient sur son refus, puis exige qu'on redemande dans les formes, et il lui arrive de garder des mois un noyé que sa mère lui réclamait le soir même. C'est pour cela que l'Imrisse compte des drenkels que le précepte aurait dû lui épargner. Elle finit par céder, non par docilité mais parce qu'un fleuve de trois mille kilomètres lui donne assez de morts pour qu'elle ne tienne pas à se brouiller avec sa famille pour un seul.

Le nom tenu

Son autorité est celle d'une mère et pas celle d'une maîtresse : elle demande, et une fille butée fait attendre. Surtout, elle ne peut réclamer qu'un nom que quelqu'un tient encore. Un noyé que personne n'attendait au soir, dont aucune rive n'a le nom, n'est pas un mort qu'elle puisse aller chercher : elle ne sait pas de qui il s'agit, le précepte ne s'applique à personne, et celle qui le garde n'a même pas à défendre son dû. C'est là que naissent les drenkels, et c'est de cette phrase que sort toute l'organisation de la guilde des pêcheurs.

Le gel, lui, ne relève pas d'elle. Sarma est sa sœur et non sa fille : elle n'est pas de la lignée des eaux, le précepte ne l'a jamais engagée, et une rive qui perd quelqu'un sur un col n'a personne à faire demander.

Ce nom tenu est ce qu'elle demande ; ce qu'elle donne, c'est la pêche. On la prie pour le banc trouvé, le filet qui tient et la cale pleine, et on la prie pour ne pas rester au fond. Elle ne garde personne de la noyade : une rive qui perd trois barques dans la même nuit n'en tire aucun grief contre elle, garder les coques est l'affaire de ses parents et du vent, et la question qu'on lui pose le lendemain est différente. C'est celle-là qu'elle entend.

Elle ne rend pas d'oracle, ne désigne pas de coupable et ne se mêle pas de savoir comment le mort est mort. Un assassin qui règle la cotisation de sa victime et fait tenir son nom obtient d'elle exactement ce qu'obtient une veuve.

L'océan du père

Aucune de ses filles ne tient l'océan Gidhun, où pêchent les gens de Grimstad : c'est l'eau du père, et il n'y a rien à y négocier. Gidhun rend ce qui tombe chez lui, il n'a jamais rien refusé à sa fille préférée, et il n'a pas été décrit de drenkel sur cette côte. Les rives du nord tiennent donc leurs tableaux sans la peur qu'on trouve ailleurs, par habitude, par métier, et parce qu'un nom qu'on ne tient plus finit par manquer même à un père qui donne tout.

Ses images

On la représente de dos, debout au bord de l'eau, la tête tournée vers le large : elle s'adresse à quelqu'un d'autre et ne regarde pas celui qui la prie. Ce sont de petites figures de bois peint, hautes comme l'avant-bras, logées dans une niche en haut des cales et devant les tableaux des maisons de rive. Elle n'a pas de temple, et l'idée fait sourire sur les quais : une divinité qui passe son temps chez les autres n'a pas de raison de s'asseoir quelque part.