La Route des 29
La Route des 29 relie Khareb à Diular, à travers les steppes de Khazal au sud du duché. Six cent quarante-quatre kilomètres à vol d'oiseau, près de huit cents de tracé réel, jalonnés de vingt-neuf relais fortifiés espacés d'environ vingt-cinq kilomètres. C'est la seule voie praticable vers le sud du royaume, et le seul moyen de faire remonter la production de Negovarund.
Un ouvrage planifié
La route a été planifiée par les marchands de Khareb, il y a six siècles, relevée avant d'être construite, et les relais sont numérotés dans l'ordre de leur position depuis le nord. Cette planification supposait de connaître à l'avance chaque point d'eau de la steppe, un savoir qui appartenait aux tribus. Le duché l'a obtenu en échange du confort et de la sédentarité, et parfois d'un appui armé contre un clan rival.
Les familles qui tiennent les relais descendent de ces tribus. Six cents ans ont suffi pour que l'origine cesse d'être un grief pour les peuples restés nomades.
De hautes bornes de pierre gravées marquent le parcours entre les relais. Elles font souvent plus de deux mètres. Beaucoup tiennent encore debout et sont plus fiables que la piste elle-même quand la neige efface les ornières. D'autres ont été déplacées ou emportées.
Les relais
Il n'y a pas de bois sur la steppe. Les relais sont bâtis en pierre sèche et brique crue. Les murs sont épais et les bâtiments à demi enterrés. Tous les relais suivent un plan en fer à cheval ouvert au nord pour tourner le dos au vent. Chacun possède une tour plus haute que ne l'exige sa défense, où brûle un fanal la nuit venue. Les fanaux sont des cadeaux des mages. Les gardiens ne savent pas comment ils fonctionnent mais les mages envoient une troupe de néophytes pour réactiver les feux. Souvent, un mage les accompagne pour aller négocier avec les nains.
Chaque relais est bâti sur un puits ou une source. C'est l'eau qui a fixé le tracé. La plupart des relais n'abritent qu'une trentaine d'habitants, tous formés au combat et à la culture vivrière. Quelques chèvres paissent dans les environs du relais et donnent un peu de lait pour l'auberge. Les repas sont souvent frugaux en hiver mais les voyageurs sont rares.
Cinq relais font exception. La ville de Léukinzi et les numéros 5, 10, 20 et 25 sont de vraies places fortes, avec une forge et un maréchal-ferrant. Ils ont souvent un entrepôt et un petit marché dans lequel les tribus des environs viennent échanger leurs productions contre des biens venus du nord. Chacun tient la tête d'un segment de la route. Les autres sont des maisons fortes où deux ou trois familles se relaient à l'ennui.
Léukinzi est un cas à part. Elle occupe le point d'équilibre exact, quinze étapes derrière elle, quinze devant. Les convois qui montent et ceux qui descendent s'y croisent presque systématiquement : on y échange des chevaux, on rééquilibre les charges, on se transmet les nouvelles des deux bouts. C'est souvent un lieu où l'on passe plusieurs nuits. La population est plus nombreuse (environ 500 habitants permanents) et la production de nourriture ne suffit pas à nourrir tout le monde. La sécurité des murs et le foyer des deux auberges ont un prix que les voyageurs comme certaines tribus sont prêts à payer.
Le pacte de l'eau
Les familles qui ont choisi le confort de la sédentarité ont conclu un pacte avec les tribus nomades et le duché : le relais ne ferme jamais son puits. L'eau reste libre pour qui se présente, voyageur ou nomade, payant ou non. Le duché se paie sur le reste, l'abri, le fourrage, le fer et la forge. Les maîtres de poste descendent eux-mêmes des tribus, et l'un d'eux qui fermerait son puits trahirait d'abord les siens.
Le négoce
Un relais qui ne vivrait que du passage des convois serait déficitaire onze mois sur douze. Ce qui les fait tenir, c'est le marché. Chaque poste est le point fixe d'un territoire nomade : les groupes savent où le trouver, ils y descendent quand ils manquent de fer, de grain, de ferrures ou d'une réparation, et repartent avec ce que le maître de poste leur cède sur les stocks de la route.
Ils apportent en échange des fromages de yak, durs et gras, séchés en meules qui se conservent des saisons entières, de la viande séchée au vent, des cuirs, des feutres, du sel de qullpa pour la salaison et le tannage, et tout ce qu'on tire d'une bête, nerfs, tendons, cornes et boyaux.
Le maître de poste vit autant du logement des caravaniers et des marchands que de l'échange avec ces derniers.
Les trois menaces
La route ne connaît pas de saison sûre d'un bout à l'autre, et chaque tiers a la sienne.
Au nord, les sauriens. Ils sortent de terre avec la chaleur et disparaissent avec elle aux premiers frimas. Beaucoup de chasseurs viennent pour leurs peaux qui se vendent très cher auprès des tanneurs de Khareb. Mais les lézards n'ont pas toujours à manger en quantité suffisante et il n'est pas rare qu'ils s'attaquent à des animaux ou des voyageurs isolés.
Au centre, les Puilargones. Ils descendent au printemps prendre les captifs qu'ils remonteront au sanctuaire de Puilarg, sur les falaises dominant l'Imgodir. Ils sont également friands de voyageurs solitaires, de bergers perdus ou de petits campements. Ils ne prennent jamais un relais : un mur défendu coûte des combattants. Ce sont souvent les nomades qui sont capturés. Alors, au printemps, les tribus s'agglutinent contre les murs des relais du centre, et la sécurité bâtie pour les convois protège surtout des gens que le duché n'avait jamais eu l'intention de défendre. C'est probablement pour cela que la route est acceptée.
De là vient la discipline de convoi : on ne s'écarte pas, on ne reste pas en arrière, on ne retourne pas chercher une bête perdue. Les récits des relais sont pleins de ceux qui ont enfreint la règle une fois.
Au sud, le froid. Il ne vise personne. Une escorte lourde et des voyageurs aguerris n'y changent rien. La règle du sud est l'obéissance. Ce sont les maîtres de poste qui décident quand on part et quand on s'arrête. Vingt-cinq kilomètres dans le blizzard peuvent être énormes.
Le trafic
Vers le nord monte le pyrothril de Negovarund. Il n'en monte pas des quantités le long de la route et les convoyeurs préfèrent rester discrets. Il est difficile de savoir quel convoi emporte du pyrothril sans l'avoir attaqué.
Le fromage bleu de Negovarund suit également cette route vers le nord. Les fromages meilleur marché des steppes se joignent à cette production de luxe avec les autres productions des steppes décrites plus haut.
Le sud glacé ne produit ni grain, ni fourrage, ni bois de charpente, ni textile. Les nains ont organisé une petite culture vivrière avec les sources chaudes, mais beaucoup de choses nécessitent plus de chaleur ou de soleil.
Les convois de valeur ne bivouaquent jamais en pleine steppe. Les nains fournissent leurs propres gardes jusqu'à Diular et refusent de les envoyer au-delà.
Un cavalier de poste seul, monté sur les chevaux de Khareb, saute un relais sur deux et descend en seize jours. Un convoi de bât en compte vingt-six. En hiver, le sud se ferme sauf pour les plus aventureux.