La source d'Ilagdir
Au pied du glacier qui porte son nom, à la lisière occidentale de la forêt d'Idgar, une eau claire sourd entre les blocs et forme un bassin d'où part la Doba. C'est le lieu le plus sacré du royaume de Tharvell, et le seul dont l'eau vaille pour le rite de coupe.
Le bassin et le glacier
Le glacier d'Ilagdir descend des hauteurs qui séparent Tharvell de Khazal. Sous sa langue, la fonte s'infiltre dans la roche, s'y décante et ressort une centaine de pas plus bas, déjà limpide et si froide qu'une main n'y tient pas le temps de compter jusqu'à dix. Le bassin, large d'une vingtaine de pas, ne gèle jamais complètement, même quand les dragons blancs juvéniles descendent des glaces du sud.
De là, la Doba part vers l'ouest à travers des collines boisées, puis oblique au nord pour ne plus quitter sa ligne : 1 480 km jusqu'à l'Imrisse, au pied des Collines Pourpres. Les bateliers de Portenac, qui n'ont jamais vu le glacier, saluent pourtant la rivière en son nom avant de larguer.
Le rite de l'eau
Nul Igrodia ne tombe en Tharvell sans l'eau d'Ilagdir, et nul n'y a droit s'il n'est pas venu la puiser lui-même : tout bûcheron doit faire le pèlerinage une fois tous les cinq ans, sans quoi sa hache reste au mur.
Il arrive donc par le chemin des Bûcherons, depuis Fenrold, fait mesurer et sceller par les druides du bassin les 25 litres que portera son cheval, et repart par où il est venu. L'eau part ensuite au bassin de l'autel de Fajargo, à Fenrold, où elle est offerte à l'Eligrodian.
Une outre percée, une eau puisée ailleurs, et la coupe est annulée ; les druides reconnaissent, dit-on, l'eau d'Ilagdir à la bouche.
Les gardiens
Une douzaine de druides tiennent le bassin à tour de rôle, relevés chaque saison par le Collège de Skjorren. Ils vivent dans des abris de branches tressées à distance de l'eau, car deux interdits pèsent sur le lieu : nul ne campe à moins d'une lieue du bassin, et nul n'y trempe une lame. On y vient sans armes, on y parle bas, on repart le jour même.
Ces druides ne rendent compte à personne d'autre qu'à la Grande Voix. Un veneur de la noblesse Vilamidar renvoyé d'Ilagdir n'a aucun recours, et l'affaire ne remonte pas plus haut : c'est à cette source que se mesure, très concrètement, la part d'autorité que les druides gardent sur le royaume.
Les marches
Ilagdir se trouve aux confins des deux royaumes, et la frontière n'y est tracée nulle part ailleurs que dans les usages. Les chasseurs de Khazal passent sans qu'on leur demande rien, à condition de laisser leurs armes au bord du sentier et de ne pas s'attarder ; les rangers d'Elverne, dans la forêt d'Idgar, tiennent les druides pour des voisins commodes plutôt que pour une garnison étrangère.
Les rares pèlerins qui ne viennent ni pour une coupe ni pour la chasse viennent pour Doba elle-même, l'aînée des trois filles de Narhtë et de Hogdilar : on dit que la déesse est plus proche ici qu'en aucun point de son cours, parce qu'elle n'y est encore l'affaire de personne.