La guilde des pêcheurs
Résumé : La guilde des pêcheurs n'a ni siège, ni chef, ni caisse commune. Elle tient à une promesse que Talvë rend possible et que ses membres se font d'un port à l'autre : tant que quelqu'un tient votre nom, vous ne resterez pas au fond. C'est peu, et c'est assez pour que des rives qui ne pêchent pas les mêmes eaux se reconnaissent entre elles.
La rive
L'unité de la guilde est la rive : la maison de bois ou de pierre où les gens de pêche d'un port ou d'un village se comptent, avec sa niche à Talvë et son tableau. On dit d'un pêcheur qu'il est de la rive de Néril ou de la rive de Grimstad, jamais qu'il est de la guilde, et une rive ne prend d'ordre d'aucune autre. Certaines comptent trois cents familles, d'autres neuf barques et une vieille femme qui tient le registre.
Le tableau et le rôle
En partant, on décroche du tableau un jeton de bois portant son nom et celui de sa barque ; en rentrant, on le raccroche. Un crochet vide au coucher du soleil est une question, et c'est la rive qui va y répondre : on ressort, on longe, on demande aux autres barques. Le nom passe ensuite au rôle, le registre écrit que la rive garde indéfiniment, avec la date, l'eau et ce qu'on a fait pour retrouver le corps.
Tant que le rôle porte un nom, Talvë a de quoi le réclamer. C'est pourquoi une rive ne raye jamais rien, pourquoi les rôles se recopient avant de tomber en poussière, et pourquoi le seul devoir qu'une rive ait envers une autre est de faire suivre un nom : un pêcheur de Néril noyé au large de Grimstad reste inscrit sur les deux tableaux. La cotisation annuelle n'achète rien d'autre que cela. Elle ne couvre ni la barque, ni les filets, ni la mauvaise saison, et quand une famille ne peut pas payer le rite, la rive le paie et l'écrit au rôle comme le reste.
Ce qui l'empêche de peser
Une guilde qui promet de tenir votre nom ne peut pas vous exclure sans vous condamner, et aucune rive ne s'y risque. Elle n'a donc aucune prise sur ses propres membres : pas de discipline, pas de grève tenue, pas de prix imposé, et des assemblées où l'on se sépare le plus souvent sans rien avoir décidé. Elle n'a pas non plus de trésor commun, chaque rive gardant le sien, ce qui lui interdit d'acheter quoi que ce soit à l'échelle du sous-continent. Les princes la traitent en conséquence, c'est-à-dire à peu près pas.
Il se trouve pourtant des endroits où ce que la rive tient dans son rôle est la chose que personne d'autre ne possède, et là, elle pèse.
Les rives qui pèsent
Grimstad
La confédération des pêcheurs siège au Collège des Travailleurs de Grimstad au même titre que celles des charpentiers, des voiliers et des cordiers, avec le même mandat d'un an. Elle est petite et elle vote souvent la dernière : ses gens sont en mer quand les autres confédérations s'affrontent dans les chantiers, ils ne dépendent ni du bois d'Igrodia ni de la toile de la plaine, et leurs voix vont donc là où l'intérêt de la ville leur paraît aller. Les charpentiers et les voiliers ont pris l'habitude de venir les chercher avant le vote plutôt que de compter dessus.
Néril
Sur le lac Dorin, la limite entre le comté de Néril et celui de Zerak'Tul court sur de l'eau libre, et les deux rives s'accusent depuis des générations sans jamais rien prouver. Le rôle de la rive de Néril dit qui est sorti, quand, et par où : c'est la pièce que les juges des deux comtés finissent toujours par demander, faute d'en avoir une autre. La rive la produit volontiers et la commente peu, ce qui lui vaut d'être courtisée par deux comtes à la fois et de n'appartenir à aucun.
Eiswynn
Les deux villes du lac des Murmures tiennent leurs limites de prises sans les avoir écrites, et les sauriens qui les font respecter ne distinguent pas les coupables des autres. La rive d'Eiswynn ne fixe rien, mais c'est chez elle que les tableaux des deux rives se recoupent l'hiver, quand Norvik prend le vent du large et qu'Eiswynn reste abordable : quand un filet est ouvert et qu'il faut dire qui a trop pris, le nom sort de là. La ville la moins riche du lac désigne les fautes de la plus riche, et Norvik a renoncé depuis longtemps à discuter le procédé.
Vidudeni
À Vidudeni, tout ce qui franchit l'eau paie aux Entraygue, et les barques de pêche sont à peu près les seules à passer d'une rive à l'autre sans cargaison, de nuit comme de jour. Ce qu'elles voient au confluent de l'Imrisse et du Septemrieu vaudrait cher au palais ducal, qui a demandé le rôle plus d'une fois. La rive ne l'a pas donné, et l'arrangement s'est fixé de lui-même : ses gens franchissent les ponts sans acquitter le droit, et on ne leur demande plus ce qu'ils ont vu passer.
Ternil
La rive de Ternil compte peu de barques et beaucoup de papier. Les noms voyagent avec la Grande Caravane, qui travaille ici dans les deux directions, et c'est donc à Ternil qu'ils se trient avant de repartir vers les rives qui les attendent. Le rôle qu'on y tient est l'assemblage de tous les autres : qui s'est noyé, où, quelle année, et quelles barques ont cessé de rentrer sur telle côte. Les Douze Familles, qui financent les cargaisons et les flottes, savent ce que vaut une pareille liste et n'ont aucun moyen de l'obtenir, la rive n'ayant ni voix au conseil à échanger ni dette à faire racheter.