Les salines de l'Aurore
Les salines de l'Aurore sont l'endroit précis où le sel de tout l'est de Ziven sort de terre : une pente d'un kilomètre à peine, sur le versant oriental du Mur du Levant, là où l'eau qui traverse la montagne ressort saumâtre. Tout ce qui sale une viande, une peau ou un poisson entre Arkhazem et le cap Poorv a passé un été dans ces bassins.
Les bassins
L'installation tient dans un escalier d'une centaine de cuves d'argile taillées en gradins dans la pente, refaites chaque printemps parce que le gel les fend chaque hiver. L'eau des sources est conduite au sommet de l'escalier, puis descend de gradin en gradin en s'épaississant, si bien que le rang le plus haut ne donne rien et que le rang le plus bas donne tout.
Aucune cuve n'a l'orientation, l'inclinaison ni la profondeur de sa voisine. Toutes ouvrent à l'est ou au nord, les deux expositions qui prennent le plus de soleil, et pas une n'est tournée vers le sud ; au-delà de cette règle, chaque gradin est réglé pour un moment précis de la belle saison. Les cuves du levant travaillent dès le premier rayon, celles du nord tiennent le milieu du jour, les plus plates sont réservées aux semaines les plus chaudes et les plus creuses aux bords de saison, quand le soleil est bas et l'air encore humide. Le chantier est ainsi fait qu'à toute heure et à toute semaine de l'été, une partie des bassins est exactement au point où l'eau s'évapore le plus vite, et qu'aucune ne perd de lumière au profit d'une autre.
Ce qu'un visiteur prend pour un désordre de bassins mal alignés est le résultat de plusieurs générations de corrections : une cuve déplacée de trois pas, un gradin relevé d'une main, un déversoir rouvert ailleurs. Les sauniers ne viennent d'ailleurs de nulle part, ce sont les familles du pied du Mur, nées à portée de vue des bassins ; le savoir tient à l'endroit et ne s'écrit pas, et personne à Arkhazem ne saurait dire quelle cuve remplir un matin de Quinié. La récolte se partage en sel entre les familles, jamais en monnaie, et ce qui prend la route est ce que chacune accepte de vendre.
Rien de tout cela n'est gardé. Il n'y a ni mur, ni poste, ni garnison : de l'aveu même de la guilde d'Arkhazem, personne n'a jamais eu l'idée de voler du sel là où il faut ensuite le porter sur trois cents kilomètres de plateau nu.
Le nom
Le Mur du Levant doit son nom à la façon dont il se découpe devant le soleil levant, et tient l'ombre jusqu'à la mi-journée sur les terres qui le bordent à l'ouest. Les salines sont de l'autre côté, sur la face qui reçoit le premier rayon : quand le jour se lève, l'eau des cuves du levant fume déjà alors que la vallée de l'Imgodir, en contrebas de l'autre versant, est encore noire pour des heures. C'est de cette avance que vient le nom, et les sauniers le prennent au pied de la lettre : leur journée commence avec l'aurore et finit l'après-midi, quand la crête reprend le soleil derrière eux.
Cette fenêtre courte explique tout le reste. La saison utile ne dure que le temps des deux mois les plus secs de l'été, il faut encore que les nuits soient assez chaudes pour que le travail de la journée ne se défasse pas, et c'est pour ne rien perdre de ces quelques heures que l'escalier a été agencé comme il l'est. Une année humide, on racle moins ; deux années humides de suite, et le prix du sel monte de Norvik à Dibornad.