Eskarra, celle qui ronge
Résumé : Eskarra est la déesse du ressac sur la côte de Lomirra. Elle ne tient pas la mer, elle tient ce que la mer fait à la pierre : les grottes, les failles, les cheminées que la houle ouvre dans les falaises qui portent son nom. Ce que la vague y enfonce lui appartient, bois, ferraille ou corps, et elle ne le rend pas.
Ce qu'elle donne
Elle donne les épaves. Tout ce que la mer brise au large finit un jour dans ses grottes, et les gens de la côte y descendent à marée basse ramasser ce que la déesse a rongé sans le vouloir tout à fait : planches, ferrures, tonneaux, parfois une cargaison entière. Ce ramassage est un droit reconnu par Lomirra, qui prélève sa part au retour.
Elle donne aussi le silence. On ne l'entend pas dans la tempête, où c'est la mer qui parle, mais dans le creux d'une grotte par temps calme, quand le ressac travaille la roche à petits coups. Les pêcheurs disent qu'elle n'a rien à annoncer et qu'elle ne promet rien.
Ce qu'elle prend
Un corps que la mer pousse dans une grotte est à elle. Peu importe comment il est arrivé là, noyé, tombé de la falaise, tué dans une cave et laissé sur place : la déesse ne juge pas la faute, elle constate la pierre autour du mort. Un corps enfermé dans sa roche y reste, avec assez de lui-même pour marcher. C'est le drenkel d'Eskarra.
Elle ne prend pas ce qui est en eau libre. Le noyé qui coule au large, hors de toute paroi, ne lui revient pas et ne revient pas.
Il n'y a là aucune malveillance. Eskarra ne pousse personne dans la roche et ne lance pas ses morts sur les vivants : elle garde, comme la pierre garde, et ce que font ses drenkels tient à ce qu'ils étaient et à ce qu'on leur a fait, pas à elle.
Le rite
Le rite d'Eskarra tient en une règle : on ne laisse pas un mort dans la pierre. Un corps trouvé dans une grotte ou au pied de la falaise est sorti, chargé sur une barque et porté au-delà des brisants, où on le rend à l'eau lesté d'une pierre prise dans la grotte même. La déesse garde la pierre et lâche le mort. Les familles de la côte tiennent à ce que le rite soit fait avant le retour de la marée, parce qu'une nuit de plus dans la roche suffit parfois.
Sur la côte, les rites sont accomplis par les gens qui ramassent les épaves, ceux qui connaissent les grottes, et la déesse n'a jamais paru leur demander davantage.
Le sanctuaire
Eskarra n'a pas de temple à l'air libre. Son sanctuaire est au fond des grottes, là où la houle ne porte plus que par le son, dans une salle que les pêcheurs de la côte disent tapissée de tout ce que la mer y a poussé en siècles de ressac. Les pirates s'en sont servis d'entrepôt sans le vider, la marine de Lomirra n'est pas descendue jusque-là, et personne de ceux qui s'y sont aventurés depuis n'est revenu le décrire.
C'est sur ce silence que repose l'idée d'un clergé. Les gens de la côte tiennent que la déesse garde ceux qui atteignent son sanctuaire comme elle garde le reste, et que certains la servent au fond des grottes plutôt que de marcher parmi ses drenkels. Rien ne le confirme, mais on ne descend pas y voir.
Rapports aux autres cultes
À Lomirra, le culte d'Eskarra est celui de la côte, pas celui de la cité. Le clergé d'Ordhal le tolère comme une coutume de pêcheurs, et Eskarra ne se prononce sur rien. Le sceau d'Ordhal posé sur ses grottes fait pourtant de la déesse la gardienne involontaire de morts qu'on ne peut plus lui reprendre, et les gens de la côte ne l'ont pas pardonné à la cité. Les Portiers, de leur côté, ne descendent aux grottes qu'à la marée la plus basse de l'année, quand la mer ne touche plus les seuils : ils savent ce que la déesse garde et ne tiennent pas à lui être poussés dans la roche.
Le culte a aussi ses fidèles à Calmorra, où il ne s'affiche pas. Des équipages tués dans les grottes avaient leur port d'attache là-bas, et les marins de la cité pirate ont gardé de la déesse l'idée d'une créancière qu'on a empêchée de rendre ses morts : on la prie à Calmorra moins pour ce qu'elle donne que pour ce qu'on lui doit encore.