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Les falaises d'Eskarra

Résumé : Au nord-ouest de Lomirra, la côte se dresse en une rangée de falaises qui tombent droit dans la mer. La houle les a percées de grottes à leur pied, certaines assez vastes pour y abriter une chaloupe, et c'est à Eskarra, la déesse du ressac, que les gens de la côte attribuent ce travail. Les grottes ont servi de repaire à des pirates, la flotte de Lomirra les en a délogés, et un clerc d'Ordhal a scellé les entrées pour que personne d'entre eux n'en sorte plus, mort ou vif.

La côte

Les falaises courent sur quelques dizaines de kilomètres entre les faubourgs de la cité et les terres basses de l'embouchure du Pissenoire. Elles sont hautes, friables par plaques, et le sentier qui en suit la crête passe par endroits à moins d'un pas du vide. En bas, la mer ne laisse d'estran qu'aux basses eaux ; le reste du temps, elle bat directement la paroi et s'engouffre dans les grottes avec un bruit qu'on entend depuis le sentier.

Quelques familles de pêcheurs et de ramasseurs d'épaves vivent dans les criques qui coupent les falaises. Ce sont elles qui connaissent les grottes, les heures où l'on peut y descendre et celles où l'on n'en ressort pas, et elles qui accomplissent le rite d'Eskarra quand la mer rend un corps.

Les pirates et la flotte

Il y a plusieurs générations, des équipages venus pour partie de Calmorra, pour partie des ports du Nord, ont fait des grottes leur base. Elles offraient tout ce qu'un pirate demande : un mouillage invisible du large, des galeries pour entreposer les prises, et une falaise que personne n'escalade. De là, ils frappaient les convois qui faisaient route vers le bazar de Goradir, c'est-à-dire la richesse même de Lomirra.

La cité a répondu comme elle répond d'ordinaire. Sa marine a bloqué les grottes par la mer, y a débarqué des soldats à marée basse et les équipages ont été tués dans les galeries, jusqu'au dernier, les corps laissés où ils étaient tombés. Les chroniques de l'arsenal appellent cela le nettoyage des grottes. À Calmorra, on l'appelle autrement : la cité a réclamé les corps de ses marins pour les rendre à la mer, Lomirra a refusé, et le refus n'a pas été pardonné.

Le sceau d'Ordhal

Un clerc d'Ordhal accompagnait la flotte, et il est descendu le premier. Avant que les soldats n'entrent, il a posé un sceau sur chaque entrée, avec pour consigne qu'aucun de ceux qui tenaient les grottes n'en franchirait plus le seuil, quel que soit l'état dans lequel ils se trouvent. La formule n'était pas une précaution de style. Le clerc connaissait la côte et savait ce qu'Eskarra fait des morts qu'on laisse dans sa pierre : des équipages tués dans les grottes en seraient ressortis en drenkels, sachant qui les avait tués, et auraient pris la mer vers la cité. Le sceau a donc servi deux fois. Pendant l'assaut, aucun pirate n'a pu fuir par l'eau ; après, aucun mort n'est ressorti. Il laisse entrer et sortir n'importe qui d'autre, ce qui n'est pas une protection pour les visiteurs.

Les Portiers savent ce qu'ils retiennent. Un équipage entier de morts qui n'ont qu'une idée, et une cité dont les murailles tiennent tout ce qui vient par terre mais dont le port doit bien s'ouvrir sur l'eau : ils n'ont jamais considéré le sceau comme acquis. Chaque année, à la marée la plus basse, quand la mer se retire assez pour découvrir les seuils, une délégation descend renouveler la consigne à chaque entrée et remonte avant que l'eau revienne. L'heure n'est pas choisie pour le confort : tant que la mer ne touche pas les seuils, Eskarra ne peut pousser personne dans sa pierre.

Le sceau a aussi une conséquence que la cité n'avait pas prévue. Le rite d'Eskarra exige de sortir un mort de la pierre pour le rendre au large, et les drenkels des grottes ne peuvent plus être sortis. Les Portiers d'Ordhal tiennent que la consigne est bonne et qu'elle tiendra ; les gens de la côte tiennent qu'on a enfermé des morts chez leur déesse et qu'elle finira par le faire payer.

Le sanctuaire

Au fond des grottes se trouve le sanctuaire d'Eskarra. Les pirates l'avaient pour arrière-salle, la marine ne l'a pas atteint, et ceux qui sont descendus depuis pour le voir, aventuriers venus pour les prises ou envoyés par Agdalina, n'en sont pas remontés. On ne sait pas s'ils sont dans la pierre avec les pirates ou s'ils y servent la déesse. Les gens de la côte ne tranchent pas et ne descendent pas.

Agdalina

Une elfe parcourt la crête des falaises depuis des années. Elle se nomme Agdalina, et elle cherche à faire lever le sceau : son frère et sa sœur sont dans les grottes, et elle veut les en sortir. Elle ne dit pas dans quel état elle espère les retrouver, et personne ne le lui demande deux fois.

Elle ne peut pas entrer. Le sceau la repousse comme il repousse ceux qu'il nomme, ce qui dit assez ce qu'elle a été. Elle s'adresse donc aux autres, aux voyageurs qui prennent le sentier de la crête, aux soldats en permission, aux pêcheurs des criques, et sa beauté fait le reste : on lui promet volontiers, et il s'est trouvé plus d'une personne pour tenter de convaincre un Portier, ou pour descendre aux grottes briser le sceau de ses propres mains. Aucun Portier n'a cédé, et le sceau tient encore : ceux qui l'ont affronté n'avaient pas la force qu'il faut.

L'éboulement

Une partie de la falaise s'est effondrée récemment au-dessus des grottes principales. Le sentier de la crête est coupé, l'estran est encombré de blocs que la mer roule à chaque marée, et l'entrée des grottes ne se rejoint plus qu'en descendant la paroi ou par la mer, entre les blocs. Ceux qui ont essayé depuis ne sont pas tous remontés. Les corps que la mer pousse dans la roche restent à Eskarra, et le nombre de drenkels sous les falaises ne diminue pas.