Résumé : Fils de Khaz et de Negovara, Khazarvel tient le verre et l'obsidienne, c'est-à-dire ce que le feu de sa mère fait de la roche de son père quand on le laisse refroidir. L'obsidienne est née ainsi dans les coulées, de son propre mouvement ; le verre est la même chose refaite au four, du sable et une flamme, à la main. Sa mère tient le feu et son père ce qu'on y met : lui tient l'instant où la matière cède, coule et se reprend, transparente.
On le représente en colosse au teint de basalte, dont les yeux sont deux billes d'obsidienne parfaitement polies, sans pupilles. Il porte un tablier de cuir de dragon couvert de suie et manipule la matière incandescente à mains nues. Ses bras sont parcourus de lignes de verre liquide qui luisent tant qu'il travaille et s'opacifient lorsqu'il s'apaise, et les verriers disent d'une pièce qui perd son rouge sur la canne qu'elle s'apaise comme lui. Il a la droiture de sa matière : une pièce tient ou elle casse, le four tranche, et ce qu'on obtient de lui est une règle tenue plutôt qu'une faveur.
Son culte va où va le verre. Le temple est à Askudar, qui fond le sable blanc du plateau ravagé et lève l'obsidienne dans ses coulées ; Ternil a son sanctuaire majeur, et Negovarund lui en tient un autre du côté des ateliers qui débitent le verre volcanique en plaques pour les serres, à quelques pas du temple de sa mère. À Devadaham, son autel est dans le quartier de Negovara, auprès de celui d'Ordhal. Ailleurs, le four lui-même est son autel : chaque maison de verrier garde sur le linteau du sien une pièce manquée qu'on lui a laissée, et c'est là qu'on le salue en allumant. Les bijoutiers de Glounar, qui taillent le verre dur d'Askudar, le prient avant la première entaille.
La canne et le scalpel
Son signe est fait de deux outils croisés, la canne à souffler et l'éclat d'obsidienne. La canne donne la forme : le souffle qu'on y met est la part de création, celle qui décide si la paraison devient bouteille, lentille ou coupe. L'éclat tranche : c'est lui qui détache la pièce finie de la canne, d'un coup, net, et une pièce mal détachée est une pièce perdue. Ses fidèles y lisent le dieu tout entier, une main qui fait et une main qui coupe, la rigueur de la seconde valant la générosité de la première. C'est pour cette coupe que la lame d'obsidienne est un outil de prêtre à Askudar : à l'épreuve de sortie de l'école du verre, un prêtre de Khazarvel détache la pièce de la canne avant qu'elle parte vers l'eau froide, et sa main est jugée avant celle de l'apprenti. Les mêmes lames vont ensuite aux mains qui rasent et à celles qui ouvrent les plaies, et elles les tiennent du temple.
Le temple d'Askudar
Le temple regarde les fours depuis l'autre côté des halles de tri, et il est bâti en verre autant qu'en pierre : ses murs du couchant sont des plaques de verre dur épaisses comme la main, coulées sur place, qui prennent le rouge des fours à la tombée du jour. On y garde la pièce d'épreuve de chaque maître de la ville, celle qui est revenue entière de l'eau froide, sur une étagère à son nom ; les pièces qui ont éclaté y sont aussi, en tas dans une fosse au pied de l'autel, et l'usage veut qu'un apprenti qui se représente commence par y jeter la sienne. Les prêtres sont d'anciens verriers, ceux dont les mains ont fini leur temps de canne, et ils jugent l'épreuve aux côtés des maîtres de la guilde. Le jour où la Grande Caravane entre en ville, la première pièce de chaque four est pour lui : elle se brise sur le seuil du temple, et les fours restent ouverts derrière le convoi.
Les vitraux de Ternil
Ternil tient son sanctuaire majeur, et il s'est bâti pièce à pièce. Les maîtres d'Askudar qui viennent poser un vitrail au palais de la Grande Guilde ou dans un manoir des douze familles y passent la saison, sur la rive nord, et l'usage s'est pris de laisser au sanctuaire un panneau de la commande, une chute ou une pièce faite sur place, pour une pose réussie. En quelques générations le bâtiment a pris plus de verre que de pierre : chaque baie porte la main d'un maître et son année, et les familles y lisent l'histoire de leurs propres fenêtres. Les commandes s'y signent, sous les vitraux qui servent d'échantillons, et la Grande Guilde y entretient un scribe. Les verriers de passage y logent, dans les dépendances, et certains y restent : la rive nord a ses fours à présent, petits, pour le verre à carreaux, et ils saluent le dieu comme ceux d'Askudar.