Les enfants de Sarma

On appelle enfants de Sarma ceux que le gel a pris et qu'il garde debout. Ils ne descendent pas et ne suivent personne loin : chacun tient l'endroit où il est tombé, un col, une corniche, un bord de piste, et il y reste tant que la saison le porte. Ce sont des morts de l'hiver, et il y en a chaque hiver.

Ils ont l'apparence exacte de ce qu'ils étaient au dernier moment, gardés par le froid dans la pose où il les a saisis : assis contre un rocher, la charge encore sur le dos, la main sur une corde. Rien ne s'est décomposé, rien n'a noirci. C'est cette intégrité qui trompe et qui coûte le plus cher, parce qu'un voyageur qui aperçoit une silhouette assise à l'abri du vent va vers elle.

Ils ne parlent pas, n'appellent pas et n'imitent personne. Ce qui reste d'eux tient dans un geste, celui qu'ils faisaient : ils se lèvent, ils marchent vers ce qui bouge, et ils prennent. Le froid qu'ils portent est le leur, et il passe par le contact : une prise tenue quelques instants engourdit, une prise tenue plus longtemps ne se rouvre plus.

Ce n'est pas un drenkel

La comparaison vient d'elle-même, et les rives de la guilde des pêcheurs sont les premières à la refuser. Il faut toujours un vivant derrière un drenkel, quelqu'un qui a fait ou laissé faire, et c'est de là que vient sa violence ; on le défait en reprenant l'affaire là où elle avait été abandonnée.

Un enfant de Sarma ne pose aucune question. Personne n'a manqué à rien : le froid a pris quelqu'un que le sol n'a pas pu retenir, il n'y a ni faute, ni négligence, ni nom à faire suivre. Et parce qu'il n'y a rien eu de manqué, il n'y a rien à réparer : le rite qu'on voudrait accomplir n'existe pas, et l'appareil que les rives ont bâti autour de leurs registres ne mord pas ici.

Talvë n'a pas non plus prise dessus. Son autorité d'aînée s'arrête aux eaux et à ceux qui les tiennent, et Sarma n'est pas de ce côté-là de la famille. D'où la différence que tout le monde constate sans savoir l'expliquer : un drenkel est un événement dont on parle des années, un enfant de Sarma est une ligne de plus au dégel.

Le feu et les abris

Le feu les arrête, franchement et tout de suite, plus nettement qu'il n'arrête un drenkel. Une torche tenue haute suffit à ce qu'ils cessent d'avancer, et un foyer entretenu leur interdit un abri pour la nuit : c'est la raison pour laquelle l'usage qui veut qu'on laisse du bois dans les abris des cairns en repartant ne souffre aucune exception : la réserve du prochain occupant n'est pas seulement une politesse.

Rien de tout cela ne les défait. Le dégel les couche, la saison suivante les relève si elle est dure, et les gens des hauteurs ne prétendent pas savoir pourquoi certains ne reviennent plus. Sur les pistes qu'on emprunte encore, les guides connaissent les endroits et les contournent, ce qui reste la seule chose que quiconque ait trouvée à faire.

Les spectres d'Uhlijard et le mal du givre

Deux choses leur ressemblent et n'ont rien à voir. Les spectres du givre d'Uhlijard, en Tharvell, sont nés du souffle d'un dragon blanc qui a gelé un village entier en une nuit ; ils traquent les vivants avec une haine que les enfants de Sarma n'ont pas, ils connaissent le terrain et ils sont accompagnés d'une banshee. Et le mal du givre, séquelle qu'un souffle de dragon laisse à qui l'a survécu, se soigne au champignon des grottes d'Ulvrenn : c'est une maladie, pas une mort, et elle ne relève d'aucun dieu.

Sur le lac Dorin enfin, le drenkel de Dorin laisse du givre sur la berge par temps doux. Les gens du lac ne s'y trompent pas : ce givre-là est une trace au sol, il fond dans la journée, et il n'y a personne debout au bout.