Zimran
Zimran est un nom pris devant le grand feu, comme les tribus l'attendent de qui vient chanter chez elles. Celui que ses parents lui avaient donné n'a pas suivi, et l'école de musique d'Arkhazem, qui garde les registres de ses élèves, n'a jamais eu personne sous celui-là.
La nuit de Panayllu
Personne ne s'accorde sur la nuit où Zimran a chanté à Panayllu. On ne s'accorde même pas sur l'année : certains la placent il y a quarante ans, d'autres le double, et les anciens qui juraient y avoir été sont morts sans avoir tranché.
Ce qu'on en rapporte est toujours une chose et son contraire. Il avait une voix impossible, éraillée, qui partait de travers et n'allait jamais chercher la note. Il a tenu la combe entière une nuit durant. Les deux affirmations sortent souvent de la même bouche à quelques minutes d'intervalle, et c'est peut-être là l'essentiel : une moitié de l'assistance a voulu qu'on le fasse taire, l'autre n'a plus écouté personne de la même façon.
La Voix de Travers
Il chantait avec un petit instrument à bouche monté sur un support de fil de fer, ce qui lui laissait les mains à la vielle ou à ce qu'il portait cette saison. À la fin de chaque vers, l'instrument allait chercher la note que la voix avait laissée tomber. Les témoins décrivent cette alternance mieux qu'ils ne citent les paroles : la phrase chantée de travers, puis la même, soufflée juste. La Voix de Travers a continué la route sans lui.
Les paroles
Ses paroles, elles, ont tenu. On les reprend encore dans les soirées étudiantes d'Arkhazem, le plus souvent de travers, et autour des feux du festival, où il se trouve toujours quelqu'un pour en citer un vers et quelqu'un d'autre pour le corriger. Peu savent d'où elles viennent. Elles ont fini par appartenir à tout le monde, ce qui est la définition tribale de la réussite.
Le vers qu'on cite le plus n'est jamais tout à fait le même : « Le feu ne garde rien de ce qu'on lui donne » chez les uns, « Le feu ne rend rien de ce qu'on lui donne » chez les autres. Un mot sépare les deux versions et les retourne l'une contre l'autre, chaque camp a ses anciens et sa façon de le chanter, et personne ne produit l'original.
Depuis, toute chanson dont l'auteur s'est perdu finit par lui revenir. Une complainte de quais, un chant de moisson, un air que trois villages chantent sur trois textes : il suffit qu'on n'en sache pas la provenance pour qu'un élève l'annonce comme un Zimran. L'attribution se rétablit en cours sans grande conviction, et il se trouve des enseignants pour soupçonner qu'ils ont eux-mêmes ajouté un couplet à ce qu'ils corrigent.
Les autres noms
Le reste est invérifiable. Zimran aurait parcouru le sous-continent sous d'autres noms, changeant d'identité comme les bardes en changent à Panayllu, mais sans revenir à la précédente : ménestrel de comté à Vernac, conteur sur les quais de Glounar, joueur de vielle dans les tavernes de Khareb. Les dates ne concordent pas toutes, et plusieurs de ces vies se chevauchent. Certains soutiennent qu'il tourne encore, qu'il n'a jamais cessé, et que la seule question qui vaille est de savoir sous quel nom il joue cette année.
Prendre le travers
À l'école de musique, une génération d'élèves s'est mise à chanter volontairement hors de la note, support à la bouche, persuadée d'y trouver ce que Zimran y avait trouvé. On appelle cela « prendre le travers », on le corrige à chaque cours, et on n'en attend pas grand-chose : plus d'une professeure s'y est essayée au même âge.