Le récit de Yonek
Le fonds conserve plusieurs pièces sous une même cote : le journal de Yonek, d'une écriture pressée qui se calme à mesure que le récit avance, une note de la Guilde qui y a été jointe par la suite, et quelques feuillets tardifs d'une main plus lente, les derniers écrits que l'on ait sur les géants des nuages. L'auteur n'était pas géographe ni naturaliste de métier : un mage qui passait ses nuits à observer le ciel depuis le plateau d'Onalpita, et qui a couché sur le papier ce qu'il a vu, puis ce qu'il est allé chercher. Le fonds d'archives le classe parmi les curiosités mineures, entre un registre de péage et une correspondance de marchands.
Le manuscrit
Cette nuit-là le ciel s'est déchiré d'un trait plus large que la lune, et plus long à s'éteindre que mes deux mains n'ont mis de temps à se lever devant mes yeux. Je n'ai pas eu le loisir de m'émerveiller : la terre a tremblé sous mes pieds avant même que la lueur n'ait fini de tomber, et j'ai su, sans savoir comment, que la chose s'était posée quelque part que je pourrais atteindre.
J'ai chevauché vingts jours, six cent cinquante kilomètres dans les steppes. Chaque soir une lueur veillait à l'horizon, là où la chose s'était posée, et c'est elle qui a tenu ma route.
Le vent efface vite les traces, ici, mais celle-ci n'avait rien effacé : le sol restait chaud sous une croûte de cendre à des lieues du point de chute, et les bêtes que je croisais s'écartaient de ma route sans que je comprenne pourquoi.
La pierre, au fond du trou qu'elle avait creusé, avait la taille d'un crâne, ce qui est énorme pour une chose tombée du ciel : tout ce qu'on m'avait raconté des étoiles filantes ne préparait à rien de plus gros qu'un galet. En m'en approchant je l'ai sentie avant de la voir, une magie dense, presque une chaleur, qui n'était pas celle de la roche. Elle s'étendait bien au-delà du trou, diffuse dans la terre et les éclats semés alentour, comme si la chute avait mouillé le sol plus loin qu'elle ne l'avait frappé.
Je suis resté assis au bord du trou jusqu'au matin, à ne penser à rien qu'à cette chaleur qui n'en était pas une.
Feuillets non datés, main attribuée à Yonek
L'installation
Les jours suivants, j'ai retrouvé d'autres éclats, semés à des distances qui n'avaient aucun sens pour moi, certains à une lieue du trou, d'autres à cinq ou six, comme si le ciel avait secoué sa poche en tombant. Chacun portait la même chaleur, en plus petit.
Des éleveurs nomades, que la fumée de mon feu avait rendus curieux plus qu'inquiets, sont venus voir ce que je cherchais à quatre pattes dans les cendres. Ils ont ri de moi, puis m'ont aidé : ce sont eux qui ont monté ma première tente à l'abri du vent, sur le versant sud, et qui m'ont montré où l'eau affleure quand on sait creuser au bon endroit. Je suis resté avec eux plus d'une saison avant de me résoudre à repartir.
Feuillets non datés, main attribuée à Yonek
Le retour à Arkhazem
J'ai rapporté un sac d'éclats et laissé la grande pierre où elle reposait, trop pesante et trop ardente pour être déplacée sans grue et sans risque. Les mages lapidaires de l'école se sont disputés mon sac comme des enfants un cadeau.
En une semaine la nouvelle avait couru tout Arkhazem. Les artisans qui travaillent d'ordinaire le verre et le métal enchantés n'avaient jamais rien tenu d'aussi dense en magie, et le disaient sans retenue devant qui voulait l'entendre.
Feuillets non datés, main attribuée à Yonek
La charte de la Guilde
La Guilde des Artisans Magiques accorde à Yonek, sur rapport favorable du Conseil des Lapidaires, un crédit sans plafond fixé sur les caisses de la Guilde, aux fins d'établir un avant-poste sur le lieu dit, d'y loger les ouvriers nécessaires à son édification et d'y faire venir tout artisan volontaire pour l'exploitation du gisement. Aucune limite n'est posée à la dépense, la Guilde jugeant l'enjeu supérieur à toute prudence comptable habituelle.
Registre des crédits, Guilde des Artisans Magiques d'Arkhazem
Les bâtisseurs
Ils sont venus du sud un matin de dégel, trois d'abord, puis d'autres, et les éleveurs qui m'avaient monté ma tente se sont couchés dans l'herbe sans un cri, comme on fait devant un orage. Ils me dépassaient du triple de ma hauteur et ne m'ont pas fait peur, je ne sais toujours pas pourquoi. Le plus âgé parlait notre langue avec lenteur, comme on tient un objet fragile.
Ils voulaient de la pierre du ciel. Pas la grande, qu'ils ont regardée de loin et devant laquelle ils ont baissé la tête ; les éclats. J'ai dit que je n'avais pas le droit d'en donner, et c'était vrai. Ils ont dit qu'ils ne demandaient pas qu'on leur donne. Nous avons débattu deux jours, et au troisième la Guilde avait des bâtisseurs que ses crédits ne lui auraient pas trouvés.
Ils ont posé les murs des versants et taillé les rampes du fond en une saison, à mains nues pour l'essentiel, et ils ont pris leur dû par sacs, sans en discuter le poids, une quantité que je n'écris pas ici parce que la Guilde la lirait. Puis ils sont repartis vers les Épées, et je les ai suivis deux jours avant de perdre leur trace dans un brouillard qui ne montait de nulle part. Je ne sais pas ce qu'ils font de la Yonadière. Je sais qu'ils ont été bons avec nous, et que nous ne leur avons rien demandé qu'ils n'aient déjà offert.
Feuillets postérieurs, main attribuée à Yonek